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Edition Electronique

Vol. 8, No. 28
Du  Jan  21  au  Jan 27. 2015

Electronic Edition

Kòrdinasyon Desalin: Conférence de presse

 

 Vol. 6 • No. 45 • Du 22 au 28 Mai 2013

   

Le geste du député Luckner Noel ou la preuve de la faillite de l’intelligentsia haïtienne

 Par Jose Clément...
Par un après-midi de 14 mai 2013, un député du peuple, Luckner Noel, s'est agenouillé devant le président Michel Martelly pour le remercier d'avoir réalisé des projets à caractère social dans sa circonscription électorale. Il s'agit d'une obligation d'obéissance et de fidélité d'un législateur face à un Chef d'Etat qui se croit tout puissant en tentant de mettre, lui-même, à genoux plusieurs secteurs de la société. Un fait inédit dans toute l'histoire du Parlement haïtien!

A travers le geste du député de Ouanaminthe (Nord-Est du pays), c'est toute la 49e  Législature haïtienne qui s'est mise à genoux devant le président de la République. Du haut de l'estrade montée en la circonstance pour commémorer le deuxième anniversaire de son accession à la Magistrature Suprême de l'Etat, Michel Martelly jubilait. En ce sens, le décor était tout planté en rose pour l'occasion. Il ne manquait que Luckner Noel pour donner un élan solennel à cette fête impudique dans une République bananière. Cette célébration d’un genre particulier a coûté de plus de quarante millions de gourdes au trésor public.

            Il fallait voir comment l'assistance composée en grande partie d'officiels festoyait et gesticulait devant le malheur d'un homme devenu député du peuple à la faveur d'un certain nombre de facteurs. Avec lui, c'est tout le malheur de l'homme haïtien qu'il charriait sous les feux des caméras des stations de télévision locales et étrangères. La République en est sortie meurtrie par cette farce à un moment où le monde entier nous regarde avec pitié face à nos malheurs et déboires que nous avons nous-mêmes engendrés.  C'est également la faillite de l'intelligentsia haïtienne dans tous ses contours.

 En effet, l'élite intellectuelle haïtienne dont la grande majorité a étudié dans les plus prestigieuses universités du monde n'a pas réussi à faire de la gestion moderne du pouvoir politique haïtien un modèle de réussite. Cette élite rapace est toujours à la traine des hommes politiques, au lieu d'être un guide sûr pour la transmission du savoir et du savoir-faire. L'élite intellectuelle haïtienne a échoué pour n'avoir pas su canaliser les énergies de la classe prolétarienne au bénéfice du développement du pays. Il est navrant de constater que le pays regorge encore d'une forte quantité d'analphabètes, alors que le Canada, les USA et d'autre pays africains entre autres bénéficiaient et bénéficient largement des services de nos intellectuels de fort calibre.

Le constat est clair, la politique doit conduire nécessairement à la transformation du pays. Cependant, les choix politiques faits depuis plus d’un bicentenaire ont été des plus mauvais, vu que les gouvernés ont toujours fait preuve de décourageante passivité. Le résultat est flagrant après près de 209 ans d'histoire, Haïti reste toujours une entité chaotique ingouvernable. Le régime du 14 mai s'engouffre davantage dans les dédales d'une politique obscure et très incertaine. Le pire, c’est qu’il persiste et signe encore dans cette voie désastreuse et suicidaire. L'inauguration d'un marché public, la réfection des voies publiques, le ramassage des déchets, la construction de quelques kilomètres de routes ou la rénovation d'une place publique sont des signes évidents de progrès aux yeux du régime en place, alors que le pays entier n'a même pas un Centre hospitalier de standard international avec un service d'urgence à la pointe de la technologie, quand des patients meurent à l’hôpital faute de soin.

             Il était une fois Luckner Noel! Originaire de Ouanaminthe, une commune frontalière d'avec la République Dominicaine qui partage l'ile d'Hispaniola. Ancien soldat des ex-Forces Armées d'Haïti, Noel, presque dans la soixantaine, fut élu député dans sa circonscription électorale, fort de sa popularité et doublé d'un statut de commerçant. Membre d'un bloc politique majoritaire à la Chambre basse (Parlementaire pour la Stabilité et le Progrès/ PSP), l'élu de Ouanaminthe n'est pas toujours imbu de sa fonction et encore moins de  son pouvoir de parlementaire au point qu'il croit que le Chef de l'Etat en dotant sa région de certaines infrastructures qui restent à vérifier, lui fait une faveur énorme. C'est comme si le président utilisait ses fonds propres pour effectuer les travaux de démarrage de certains projets de base dans cette partie du pays délaissée et oubliée.

 L'attitude de M. Noel n'est pas différente de celle de certains de ses collègues du PSP qui défilaient ce 14 mai un à un sur le podium pour vanter les mérites et bienfaits du président Martelly. Ils étaient de véritables porte-parole du pouvoir en place. "En plus d'être un papa bon cœur, il est le premier mandataire à faire progresser le pays", ont renchéri les hommes du PSP, sous l'œil vigilant d'un Ministre Ralph Théano qui déclarait auparavant que les parlementaires du bloc politique minoritaire de l'opposition au Parlement (PRI) sont des "progénitures monoparentales" et des "Kamikazes". C'est comme donner raison à ce Ministre en écoutant des élus du peuple parler sur ce ton et en faisant publiquement l'apologie de Michel Martelly. Sans pour autant comprendre la théorie de la séparation des pouvoirs de l'Etat élaborée par Locke et Montesquieu (1), des parlementaires chantaient comme de vrais rossignols de chez nous. En écoutant ces législateurs nés de la dernière pluie, c'est comme revenir politiquement en arrière. La République est vraiment foutue. Nous sommes vraiment condamnés à revivre les mêmes errements, les mêmes turpitudes et les mêmes aberrations d'autrefois.

Il est certain que la 49e  Législature (Sénat et Chambre des Députés) a un bilan qui dépasse vraiment l'entendement dans le mauvais sens. On ne sait pas par quelles arguties 89 députés ont procédé à la ratification le 16 septembre 2011 du Premier Ministre Garry Conille à la Chambre basse en violation de la Constitution de 1987 qui fait obligation à tout aspirant au poste de premier ministre de résider depuis  cinq années consécutives dans le pays au moment de sa nomination (Article 157, Constitution de 1987). Il était clair que le Dr. Conille n'avait pas rempli cette exigence, vu qu'il fut un fonctionnaire des Nations-Unies. Des parlementaires en faveur de la ratification (Sénateurs et députés), à titre de justification de cette forfaiture, qualifiaient ce spectacle effarant de "vote politique".

            Le Sénat de la République fut la première assemblée à violer ses propres règlements internes pour pouvoir ratifier sans réel débat la politique générale du Premier Ministre Laurent Lamothe le 10 avril 2012 choisi irrégulièrement par l'Exécutif, après avoir piétiné la Constitution de 1987  relative  aux critères d'éligibilité d'un Premier Ministre. 

Des sénateurs encore en fonction décident de troquer leur habit de parlementaire en fin de mandat contre un poste ministériel pas vraiment sûr, quitte à violer les lois et principes pour faire ratifier un Chef de gouvernement. Procédé vraiment déloyal! Par ailleurs, pas moins  de sept députés élus sont en attente de faire leur rentrée au Parlement. Ils ne sont jusqu'ici pas en mesure de prêter serment, alors que l'Assemblée ou encore moins le bureau garde le mutisme le plus complet sur ce dossier. L'Assemblée des députés est surtout préoccupée de venir en aide à un Exécutif en panne d'alternative et de créativité.

            Dans le courant de 2011, un bloc politique majoritaire fut créé au prix fort à la Chambre des députés. Le PSP est l'émanation du Palais National, selon des sources dignes de foi. L'Exécutif a dû vraiment délier les cordons de la bourse pour obtenir cette majorité au détriment de la démocratie. La preuve par quatre c’est l’enveloppe de 10 millions de gourdes par commune votée dans le budget de la République aux fins de réaliser des travaux dans toutes les communes du pays. Cette allocation est donnée aux députés du PSP liés au pouvoir au détriment des autres parlementaires du PRI, minoritaire. Il s'agit d'une politique de parti pris pratiquée par l'Exécutif en vue d'affaiblir le Législatif qui réunit notamment en son sein des êtres dépourvus de colonne vertébrale.  Il ne pourrait y avoir de démocratie avec l'existence d'un seul pouvoir qui est l'Exécutif, vu que le Législatif est totalement soumis et le pouvoir Judiciaire jusqu'ici n'a pas réussi à avoir son autonomie à travers le Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire (CSPJ).

              La 49e  Législature est dans un état d'avilissement en permanence. Des élus, au lieu de faire leur travail de parlementaire qui consiste entre autres à contrôler l'Exécutif, se promènent d'un Ministère à un autre, d'une Direction Générale à une autre pour soutirer de l'argent de ces instances sous prétexte de réaliser des travaux dans leur circonscription respective. La Primature avait dénoncé, par note, cet état de fait et exigé que les "petits projets" parlementaires soient transités via le Ministre Chargé des Relations avec le Parlement. Au lieu d'être des législateurs comme le prévoit la Constitution, de nombreux parlementaires préfèrent se confiner dans un rôle d'«agent de développement artificiel».

              L'essentiel c’est qu’ils ne reculent devant rien pour s'assurer de leur réélection y compris la vente aux enchères de leur conscience politique. Pour comble, dans une sorte de compromis sordide, députés et sénateurs ont participé à travers une Commission à des négociations avec l'Exécutif en vue de former une institution pour organiser les prochaines élections devant renouveler un tiers du Sénat, la totalité des Conseils Municipaux et des Conseils d'Administration de Sections Communales. Cet organisme n'est autre que le Conseil de Transition du Conseil Electoral Provisoire (CTCEP) qui ne figure ni dans la Constitution de 1987 ni dans la version amendée. Il est le résultat de tractations entre le Législatif et l'Exécutif, le 24 décembre 2012. Le Parlement haïtien était dans l'incapacité de réunir le quorum nécessaire pour procéder au choix des trois membres devant le représenter au CEP comme le stipule une version amendée de la Constitution de 1087, le Sénat étant amputé de 10 sénateurs. Les élections sont jusqu'ici dans l'impasse avec un CEP décrié et très favorable au pouvoir en place.

          Dans un tel climat politique délétère, cette législature serait-elle en mesure de contrôler les actions gouvernementales? Est-il nécessaire pour la République de continuer à payer au prix fort des législateurs pour des services qu'ils n'ont pas fournis? Avec quel bilan des parlementaires en fin de mandat vont-ils solliciter de leurs mandants un autre vote favorable pour revenir au Parlement?

              En attendant, le Palais Législatif regorge de faux-démocrates et de vils personnages de tous poils qui sont venus marchander leur vote. Il est à espérer que lors des prochaines joutes électorales, les populations concernées sauront sanctionner ces députés et sénateurs qui ont contribué à ternir l'image de la nation par leurs actions répugnantes, sans-vergogne, et leur allégeance au pouvoir en place. A tous ceux, sénateurs et députés, qui ont bien travaillé et fait hisser bien haut l'image de la patrie, un salut citoyen. Le peuple haïtien leur en est grandement reconnaissant. Ils ne sont pas nombreux au sein de la 49e  Législature. Mais, leur passage au Parlement aura été marqué à l'encre d'or au tableau d’honneur de la Nation.

 (1)   Élaborée par Locke (1632-1704) et Montesquieu (1689-1755), la théorie de la séparation des pouvoirs vise à séparer les différentes fonctions de l’État, afin de limiter l’arbitraire et d’empêcher les abus liés à l’exercice de missions souveraines

Jose Clément
Maryland, 20 Mai 2013

Centre International d'Etudes et de Réflexions (CIER)

 
 
Vol. 6 • No. 45 • Du 22 au 28 Mai 2013
 

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