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Par Jose Clément Par
un après-midi de 14 mai 2013, un député du peuple, Luckner Noel,
s'est agenouillé devant le président Michel Martelly pour le
remercier d'avoir réalisé des projets à caractère social dans sa
circonscription électorale. Il s'agit d'une obligation
d'obéissance et de fidélité d'un législateur face à un Chef
d'Etat qui se croit tout puissant en tentant de mettre,
lui-même, à genoux plusieurs secteurs de la société. Un fait
inédit dans toute l'histoire du Parlement haïtien!
A
travers le geste du député de Ouanaminthe (Nord-Est du pays),
c'est toute la 49e Législature haïtienne qui s'est mise à
genoux devant le président de la République. Du haut de
l'estrade montée en la circonstance pour commémorer le deuxième
anniversaire de son accession à la Magistrature Suprême de
l'Etat, Michel Martelly jubilait. En ce sens, le décor était
tout planté en rose pour l'occasion. Il ne manquait que Luckner
Noel pour donner un élan solennel à cette fête impudique dans
une République bananière. Cette célébration d’un genre
particulier a coûté de plus de quarante millions de gourdes au
trésor public.
Il fallait voir
comment l'assistance composée en grande partie d'officiels
festoyait et gesticulait devant le malheur d'un homme devenu
député du peuple à la faveur d'un certain nombre de facteurs.
Avec lui, c'est tout le malheur de l'homme haïtien qu'il
charriait sous les feux des caméras des stations de télévision
locales et étrangères. La République en est sortie meurtrie par
cette farce à un moment où le monde entier nous regarde avec
pitié face à nos malheurs et déboires que nous avons nous-mêmes
engendrés. C'est également la faillite de l'intelligentsia
haïtienne dans tous ses contours.
En effet, l'élite
intellectuelle haïtienne dont la grande majorité a étudié dans
les plus prestigieuses universités du monde n'a pas réussi à
faire de la gestion moderne du pouvoir politique haïtien un
modèle de réussite. Cette élite rapace est toujours à la traine
des hommes politiques, au lieu d'être un guide sûr pour la
transmission du savoir et du savoir-faire. L'élite
intellectuelle haïtienne a échoué pour n'avoir pas su canaliser
les énergies de la classe prolétarienne au bénéfice du
développement du pays. Il est navrant de constater que le pays
regorge encore d'une forte quantité d'analphabètes, alors que le
Canada, les USA et d'autre pays africains entre autres
bénéficiaient et bénéficient largement des services de nos
intellectuels de fort calibre.
Le
constat est clair, la politique doit conduire nécessairement à
la transformation du pays. Cependant, les choix politiques faits
depuis plus d’un bicentenaire ont été des plus mauvais, vu que
les gouvernés ont toujours fait preuve de décourageante
passivité. Le résultat est flagrant après près de 209 ans
d'histoire, Haïti reste toujours une entité chaotique
ingouvernable. Le régime du 14 mai s'engouffre davantage dans
les dédales d'une politique obscure et très incertaine. Le pire,
c’est qu’il persiste et signe encore dans cette voie désastreuse
et suicidaire. L'inauguration d'un marché public, la réfection
des voies publiques, le ramassage des déchets, la construction
de quelques kilomètres de routes ou la rénovation d'une place
publique sont des signes évidents de progrès aux yeux du régime
en place, alors que le pays entier n'a même pas un Centre
hospitalier de standard international avec un service d'urgence
à la pointe de la technologie, quand des patients meurent à
l’hôpital faute de soin.
Il était une
fois Luckner Noel! Originaire de Ouanaminthe, une commune
frontalière d'avec la République Dominicaine qui partage l'ile
d'Hispaniola. Ancien soldat des ex-Forces Armées d'Haïti, Noel,
presque dans la soixantaine, fut élu député dans sa
circonscription électorale, fort de sa popularité et doublé d'un
statut de commerçant. Membre d'un bloc politique majoritaire à
la Chambre basse (Parlementaire pour la Stabilité et le Progrès/
PSP), l'élu de Ouanaminthe n'est pas toujours imbu de sa
fonction et encore moins de son pouvoir de parlementaire au
point qu'il croit que le Chef de l'Etat en dotant sa région de
certaines infrastructures qui restent à vérifier, lui fait une
faveur énorme. C'est comme si le président utilisait ses fonds
propres pour effectuer les travaux de démarrage de certains
projets de base dans cette partie du pays délaissée et oubliée.
L'attitude de M. Noel n'est pas différente de celle de certains
de ses collègues du PSP qui défilaient ce 14 mai un à un sur le
podium pour vanter les mérites et bienfaits du président
Martelly. Ils étaient de véritables porte-parole du pouvoir en
place. "En plus d'être un papa bon cœur, il est le premier
mandataire à faire progresser le pays", ont renchéri les hommes
du PSP, sous l'œil vigilant d'un Ministre Ralph Théano qui
déclarait auparavant que les parlementaires du bloc politique
minoritaire de l'opposition au Parlement (PRI) sont des
"progénitures monoparentales" et des "Kamikazes". C'est comme
donner raison à ce Ministre en écoutant des élus du peuple
parler sur ce ton et en faisant publiquement l'apologie de
Michel Martelly. Sans pour autant comprendre la théorie de la
séparation des pouvoirs de l'Etat élaborée par Locke et
Montesquieu (1), des parlementaires chantaient comme de vrais
rossignols de chez nous. En écoutant ces législateurs nés de la
dernière pluie, c'est comme revenir politiquement en arrière. La
République est vraiment foutue. Nous sommes vraiment condamnés à
revivre les mêmes errements, les mêmes turpitudes et les mêmes
aberrations d'autrefois.
Il
est certain que la 49e Législature (Sénat et Chambre des
Députés) a un bilan qui dépasse vraiment l'entendement dans le
mauvais sens. On ne sait pas par quelles arguties 89 députés ont
procédé à la ratification le 16 septembre 2011 du Premier
Ministre Garry Conille à la Chambre basse en violation de la
Constitution de 1987 qui fait obligation à tout aspirant au
poste de premier ministre de résider depuis cinq années
consécutives dans le pays au moment de sa nomination (Article
157, Constitution de 1987). Il était clair que le Dr. Conille
n'avait pas rempli cette exigence, vu qu'il fut un fonctionnaire
des Nations-Unies. Des parlementaires en faveur de la
ratification (Sénateurs et députés), à titre de justification de
cette forfaiture, qualifiaient ce spectacle effarant de "vote
politique".
Le Sénat de la
République fut la première assemblée à violer ses propres
règlements internes pour pouvoir ratifier sans réel débat la
politique générale du Premier Ministre Laurent Lamothe le 10
avril 2012 choisi irrégulièrement par l'Exécutif, après avoir
piétiné la Constitution de 1987 relative aux critères
d'éligibilité d'un Premier Ministre.
Des sénateurs encore en fonction décident de troquer leur habit
de parlementaire en fin de mandat contre un poste ministériel
pas vraiment sûr, quitte à violer les lois et principes pour
faire ratifier un Chef de gouvernement. Procédé vraiment
déloyal! Par ailleurs, pas moins de sept députés élus sont en
attente de faire leur rentrée au Parlement. Ils ne sont
jusqu'ici pas en mesure de prêter serment, alors que l'Assemblée
ou encore moins le bureau garde le mutisme le plus complet sur
ce dossier. L'Assemblée des députés est surtout préoccupée de
venir en aide à un Exécutif en panne d'alternative et de
créativité.
Dans le courant
de 2011, un bloc politique majoritaire fut créé au prix fort à
la Chambre des députés. Le PSP est l'émanation du Palais
National, selon des sources dignes de foi. L'Exécutif a dû
vraiment délier les cordons de la bourse pour obtenir cette
majorité au détriment de la démocratie. La preuve par quatre
c’est l’enveloppe de 10 millions de gourdes par commune votée
dans le budget de la République aux fins de réaliser des travaux
dans toutes les communes du pays. Cette allocation est donnée
aux députés du PSP liés au pouvoir au détriment des autres
parlementaires du PRI, minoritaire. Il s'agit d'une politique de
parti pris pratiquée par l'Exécutif en vue d'affaiblir le
Législatif qui réunit notamment en son sein des êtres dépourvus
de colonne vertébrale. Il ne pourrait y avoir de démocratie
avec l'existence d'un seul pouvoir qui est l'Exécutif, vu que le
Législatif est totalement soumis et le pouvoir Judiciaire
jusqu'ici n'a pas réussi à avoir son autonomie à travers le
Conseil Supérieur du Pouvoir Judiciaire (CSPJ).
La 49e
Législature est dans un état d'avilissement en permanence. Des
élus, au lieu de faire leur travail de parlementaire qui
consiste entre autres à contrôler l'Exécutif, se promènent d'un
Ministère à un autre, d'une Direction Générale à une autre pour
soutirer de l'argent de ces instances sous prétexte de réaliser
des travaux dans leur circonscription respective. La Primature
avait dénoncé, par note, cet état de fait et exigé que les
"petits projets" parlementaires soient transités via le Ministre
Chargé des Relations avec le Parlement. Au lieu d'être des
législateurs comme le prévoit la Constitution, de nombreux
parlementaires préfèrent se confiner dans un rôle d'«agent de
développement artificiel».
L'essentiel
c’est qu’ils ne reculent devant rien pour s'assurer de leur
réélection y compris la vente aux enchères de leur conscience
politique. Pour comble, dans une sorte de compromis sordide,
députés et sénateurs ont participé à travers une Commission à
des négociations avec l'Exécutif en vue de former une
institution pour organiser les prochaines élections devant
renouveler un tiers du Sénat, la totalité des Conseils
Municipaux et des Conseils d'Administration de Sections
Communales. Cet organisme n'est autre que le Conseil de
Transition du Conseil Electoral Provisoire (CTCEP) qui ne figure
ni dans la Constitution de 1987 ni dans la version amendée. Il
est le résultat de tractations entre le Législatif et
l'Exécutif, le 24 décembre 2012. Le Parlement haïtien était dans
l'incapacité de réunir le quorum nécessaire pour procéder au
choix des trois membres devant le représenter au CEP comme le
stipule une version amendée de la Constitution de 1087, le Sénat
étant amputé de 10 sénateurs. Les élections sont jusqu'ici dans
l'impasse avec un CEP décrié et très favorable au pouvoir en
place.
Dans un tel
climat politique délétère, cette législature serait-elle en
mesure de contrôler les actions gouvernementales? Est-il
nécessaire pour la République de continuer à payer au prix fort
des législateurs pour des services qu'ils n'ont pas fournis?
Avec quel bilan des parlementaires en fin de mandat vont-ils
solliciter de leurs mandants un autre vote favorable pour
revenir au Parlement?
En attendant,
le Palais Législatif regorge de faux-démocrates et de vils
personnages de tous poils qui sont venus marchander leur vote.
Il est à espérer que lors des prochaines joutes électorales, les
populations concernées sauront sanctionner ces députés et
sénateurs qui ont contribué à ternir l'image de la nation par
leurs actions répugnantes, sans-vergogne, et leur allégeance au
pouvoir en place. A tous ceux, sénateurs et députés, qui ont
bien travaillé et fait hisser bien haut l'image de la patrie, un
salut citoyen. Le peuple haïtien leur en est grandement
reconnaissant. Ils ne sont pas nombreux au sein de la 49e
Législature. Mais, leur passage au Parlement aura été marqué à
l'encre d'or au tableau d’honneur de la Nation.
(1)
Élaborée par Locke (1632-1704) et Montesquieu
(1689-1755), la théorie de la séparation des pouvoirs vise à
séparer les différentes fonctions de l’État, afin de limiter
l’arbitraire et d’empêcher les abus liés à l’exercice de
missions souveraines
Jose Clément Maryland, 20 Mai 2013 Centre International d'Etudes et de Réflexions (CIER) |