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ARCHIVE DE GRANDS TITRES

Haiti-Liberte

Edition Electronique

Vol. 5, No. 44
Du 16 au 22  Mai  2012

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Duvalier, que nul n’en ignore !

Par Catherine Charlemagne
 

...

Il y a un an l’ancien dictateur haïtien, Jean-Claude Duvalier est rentré en Haïti. Retourné au pays après plus de 25 ans d’exil en France. Qui avait organisé ce retour triomphal ? Etait-il attendu ? Et entré pour quoi faire ? Ces interrogations qui, au début paraissaient sans importance aux yeux de certains, commencent à prendre tout leur sens. D’autres doutaient qu’un ancien Président à vie de la trempe de Baby Doc puisse entrer sans coup férir dans un pays en pleine agitation électorale aux yeux et à la barbe de ses anciens protecteurs sans complicité aucune.  

Duvalier dont l’état physique faisait pitié en descendant de l’avion qui le ramenait au pays  d’où il avait été chassé par la population après trente ans de règne absolu partagé avec son père, fait profil bas. Il se refugie dès son arrivée dans le luxueux hôtel Karibe où il a élu domicile. De sa suite d’hôtel, il reçoit. Consulte. Manigance.

Avec certains de ses anciens acolytes et nostalgiques du règne de la terreur, il se prend à rêver d’un nouvel avenir politique. Du coup, le petit groupe monte des stratégies de reconquête. Jean-Claude Duvalier charge son avocat Reynold Georges de mettre en place des plans, visant à redorer son blason auprès de la population. Prises par surprise, certaines associations des victimes de l’ère duvaliériste ont fini par déposer plainte contre l’ancien dictateur, tout en criant à la manipulation de l’opinion publique par le pouvoir de l’époque et le laisser faire de la Communauté internationale. La justice, pour tenter de calmer le jeu fait semblant de  s’intéresser au dossier en jetant, dans la foulée, un écran de fumée sous la forme d’une inculpation, histoire d’endormir les plaignants.

C’est ainsi qu’on apprend que l’ancien Président à vie d’Haïti, a été mis en examen (inculpé) et surtout placé en résidence surveillée. Par ce stratagème de la justice, Duvalier aurait pu passer totalement dans l’oubli. Mais c’est mal connaître l’objectif réel de Duvalier et surtout ceux pour qui, il est en mission commandée. On dirait même que pour Duvalier, cette inculpation et surtout ce placement en résidence surveillée est une sorte de provocation sinon un défi lancé à sa personne. Son statut. Son rang. Et pour cause, ses amis politiques, ses différents contacts au sein de la bourgeoisie et la complicité dont il bénéficie auprès du pouvoir, le poussent à se mettre en avant. Il veut bouger. Sortir. Bambocher. Retrouver l’ambiance qu’il a connue du temps de sa splendeur.

Jean-Claude Duvalier est persuadé qu’il a une seconde chance politique en Haïti. La mémoire sélective de certains le met en confiance. D’ailleurs, l’histoire ne se raconte-elle pas « au gré de la mémoire » dans ce pays? Du coup, devant ses appartements de l’hôtel, transformés en QG, tous les jours des bandes de badauds et de curieux se réunissent pour l’applaudir à chaque apparition sur le balcon de sa suite. Une attitude qui finit par agacer les victimes de la dictature. Déranger les autres clients de Karibe. Et dans une certaine mesure, ridiculiser les juges qui avaient demandé à Baby Doc de rester à carreaux le temps que son dossier soit classé sans suite dans la grande tradition judiciaire haïtienne. Ou peut-être avec la mention : l’enquête se poursuit. Mais Duvalier, Véronique Roy sa compagne, et la petite bande, menée par Reynold Georges, ne l’entendent pas de cette oreille. 

Le silence et l’anonymat ne font pas parti de leur stratégie. Tous souhaitent aller très vite en besogne. Duvalier lui-même soutient cette démarche. Il faut qu’il soit sous les projecteurs. Il répond aux interviews. Il accorde audiences à des désespérés qui, faute de perspectives, voient dans le retour de l’ex-dictateur une opportunité de revenir au devant de la scène. Baby Doc, passé maître en manipulation leur laisse croire qu’il peut être leur dernière chance. Leur dernière carte. Le dernier recours pour le pays qu’il a ruiné pendant les 15 années de sa présidence à vie. Duvalier, avec son calme olympien devient vite trop brillant. Trop visible. Trop remuant. Il faut qu’il déménage.

Contraints par l’agitation de l’ancien exilé censé sous surveillance policière, poussés par la provocation des partisans du dictateur, sous la pression de certaines associations des victimes du pouvoir des Duvalier, la direction de l’hôtel, le Parquet de Port-au-Prince négocient le départ de la famille Duvalier vers un lieu moins visible. A l’écart de l’agitation  d’un hôtel de luxe recevant différentes activités socioculturelles et politiques. 

En deux temps trois mouvements, les amis hauts placés du couple Duvalier trouvent un lieu à la mesure du projet de l’ancien chef d’Etat et aussi à la hauteur de l’ambition politique qu’il entend désormais jouer dans le paysage politique haïtien. Ce lieu magique sera Montagne noire. Au dire de ceux qui ont déniché ce coin paradisiaque pour Jean-Claude Duvalier, en Haïti, on ne peut faire mieux dans le luxe. Cette luxueuse villa est en harmonie avec le passé démesuré et tapageur de l’ex-dictateur. En effet, dès l’aménagement de Duvalier et Véronique dans cette charmante résidence sur les hauteurs de Pétion-Ville, c’est à une campagne ouverte pour reconquérir le pouvoir qu’on assiste.

De ce quartier général, Duvalier passe à l’offensive. Faisant fi de l’injonction de la justice qui l’interdit de quitter sa résidence, Baby Doc, peut-être  sous les conseils d’autres duvaliéristes bien informés du laxisme dont fait preuve la justice haïtienne depuis sa fuite d’Haïti en 1986, entreprend de parcourir le pays en long et en large. Mieux, pendant qu’il tente d’activer ses différents réseaux macoutes et autres membres du Conseil National d’Action Jean-Claudiste (CONAJEC) son ancien parti, Jean-Claude Duvalier place des hommes  au sein du nouveau pouvoir. Outre son propre fils, François Nicolas, devenu l’un des conseillers du Président Michel Martelly, plusieurs de ses anciens ministres sont aujourd’hui ministres dans le gouvernement conduit par Garry Conille, lui-même, fils de l’ancien duvaliériste Serge Conille. Sans oublier de rappeler que le directeur du cabinet du Premier ministre, n’est autre que l’ancien Secrétaire général du CONAJEC, le Dr Rony Gillot, celui-là même qui rendait visite de temps en temps en France à Jean-Claude Duvalier durant son exil doré, soit sur la Cote d’Azur, soit à Paris.

Inutile de parler de différentes personnalités, notoirement duvaliéristes, nommées à la direction des Institutions, dans les Administrations et au sein de cabinets de plusieurs ministres.  En dehors de l’intégration des femmes et des hommes proches de la mouvance jean-Claudoduvalieriste dans l’appareil de l’Etat, Baby Doc, depuis son retour, s’active avec l’aide d’anciens barons macoutes et miliciens, à mobiliser la jeunesse. On a vu comment sous la houlette de Reynold Georges et d’autres activistes proches des idées de ce qu’ils appellent la « Révolution de 1957 » ou la « Révolution duvaliériste » ils ont pu profiter de la naïveté et du crétinisme de la majorité de toute une promotion de soi-disant étudiants en droit des Gonaïves pour les embrigader dans la stratégie de Baby Doc.

On comprend mal que toute une promotion d’étudiants, en droit de surcroît, puisse se laisser  entraîner dans une affaire si problématique pour leur carrière. Quelle lourde tâche indélébile à porter toute une carrière d’avoir comme parrain, en 2011, le personnage qui restera comme étant l’un des dictateurs le plus honni de toute l’histoire d’Haïti ? En tout cas, cela prouve que Duvalier et consorts peuvent encore surprendre plus d’un sous leurs carapaces de démocrates. D’ailleurs, ils sont encouragés dans leur démarche par les plus hautes autorités du pays qui leur favorisent, leur facilitent la tâche.

A la surprise générale, l’ex-dictateur n’était-il pas en première loge aux cotés du chef de l’Etat accompagné pour la circonstance de l’ex-général Prosper Avril son ancien homme de confiance et surtout de l’ancien Président américain, Bill Clinton pour la commémoration du séisme du 12 janvier 2010 ? N’a-t-on pas remarqué Baby Doc rayonnant discutant chaleureusement et avec confiance en soi avec un Bill Clinton souriant et plein de complaisance ? Ce sont des signes qui ne trompent point. Jean-Claude Duvalier devenu un fin politique depuis son séjour forcé de 25 années en France, sait quel profit, lui, homme politique en campagne et en quête d’une nouvelle virginité, il peut tirer d’une telle photo avec Bill Clinton tout puissant dans les affaires haïtiennes. Depuis un an, tout semble indiquer que Duvalier travaille sur un calendrier bien précis et urgent. On a l’impression que l’ancien dictateur et son équipe cherchent à se mettre en position de combat afin qu’ils ne soient pas pris au dépourvu le moment venu. Duvalier en dépit de son assignation à résidence dans la commune de Pétion-Ville ou peut-être dans la région métropolitaine continue de voyager partout dans le pays sans se soucier de la justice et des forces de l’ordre. D’ailleurs, chaque déplacement de Duvalier et de son équipe se fait sous haute protection de la police. Tantôt aux Cayes. Tantôt à Jacmel. Devenu une vedette pour certains et une curiosité pour d’autres, Jean-Claude Duvalier finit par s’imposer dans le paysage comme un monsieur tout le monde sans passé et surtout, le plus inquiétant, plein d’avenir.

Un jour on le retrouve à Léogâne soi-disant pour honorer ses grands parents disparus. Un autre jour il est aux Gonaïves pour des rencontres politiques prétextant une cérémonie des étudiants finissants. Après demain, le voilà dans sa villa bunkérisée recevant en grande pompe, une fois encore, des étudiants de plusieurs facultés de l’université d’Etat d’Haïti en audience pour faire le point sur la situation du pays selon Reynold Georges, en vue de trouver des solutions pour l’avenir toujours selon les délires de ce monsieur. Qu’on ne vienne pas nous dire que tout cela ne rentre pas dans une stratégie globale et judicieusement calculée de reconquête du pouvoir, on aimerait bien comprendre.

Dans une complaisance presque infantile, la société haïtienne laisse Jean-Claude Duvalier revenir petit à petit sur le devant de la scène politique sans que personne ne prenne au sérieux cette campagne qui ne dit son nom. Pour ne pas se laisser prendre au dépourvu, avant qu’il ne soit trop tard, l’on préfère, dès à présent tirer la sonnette d’alarme afin que personne ni la gauche haïtienne ni les autres démocrates ne viennent dire après coup, qu’ils n’ont rien vu venir. Qu’on se le dise, l’ancien Président à vie d’Haïti, Jean-Claude Duvalier est aujourd’hui - janvier 2012 - avec la complicité de différents secteurs nationaux et internationaux dans une démarche de reconquête du pouvoir par la tromperie certes, mais par la voie la plus démocratique qui soit : le suffrage universel. Que nul n’en ignore !
 
 
Vol. 5, No. 28 • Du 25 au 31 Janvier 2012
 

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